10.06.2026

De l’héritage colonial au partenariat stratégique : l’Union européenne et le Maghreb

Lorsque nous abordons aujourd’hui la politique de l’Union européenne à l’égard du Maghreb, nous ne devons pas faire comme si cette histoire débutait avec le processus de Barcelone, la politique européenne de voisinage ou encore l’Union pour la Méditerranée. Cette politique s’inscrit dans une généalogie plus longue, plus profonde et plus dérangeante. Elle prend naissance dans l’héritage du colonialisme.

 

Je pense que ce que nous vivons depuis des mois, voire des années, devrait suffire à nous convaincre de repenser en profondeur notre manière de faire de la politique et de concevoir notre économie. Désormais, nous assistons à de profonds bouleversements géopolitiques ainsi qu’à d’intenses luttes pour le leadership économiques. Alors que de nombreux experts évoquent une transition vers un nouvel ordre économique et politique mondial, en Allemagne, nous continuons malheureusement, à interpréter ces évolutions à travers le prisme d’un combat culturel.

C’est précisément là que réside l’un des problèmes majeurs : la guerre culturelle constitue un mécanisme de protection symbolique. Elle déplace les débats sur le terrain émotionnel, réduit le champ de vision et crée des clivages là où l’analyse, la clarification des intérêts et la coopération seraient en réalité nécessaires. En donnant une dimension essentiellement culturelle à des transformations géopolitiques et économiques complexes, on ne crée pas les conditions pour des partenariats durables, mais on renforce au contraire le repli sur soi.

C’est pourquoi nous devons repenser notre approche des partenariats et des relations de voisinage. Cela vaut en particulier pour nos voisins du Sud. Nous ne devons pas nous y présenter avec des réflexes défensifs ou une arrogance morale, mais avec un véritable intérêt stratégique, du respect et la volonté de traiter ensemble les enjeux communs de demain.

Lorsque nous abordons aujourd’hui la politique de l’Union européenne à l’égard du Maghreb, nous ne devons pas faire comme si cette histoire débutait avec le processus de Barcelone, la politique européenne de voisinage ou encore l’Union pour la Méditerranée. Cette politique s’inscrit dans une généalogie plus longue, plus profonde et plus dérangeante. Elle prend naissance dans l’héritage du colonialisme.

Les relations entre l’Europe et le Maghreb, après les indépendances du Maroc, de la Tunisie et de l’Algérie, ne furent pas d’emblée des relations entre partenaires égaux. D’un point de vue critique, elles ont longtemps été marquées par une subordination du Maghreb aux intérêts européens, notamment français. Pendant des années, la région a été considérée comme un « domaine réservé » de la France. Celle-ci n’a pas simplement traité l’Afrique du Nord comme un voisinage, mais comme une sphère d’influence géopolitique dont l’évolution politique, économique et sécuritaire devait rester étroitement liée à Paris.

Cette structure profonde héritée de la colonisation apparaît de manière particulièrement manifeste dans le cas algérien. Pour la France, l’Algérie n’était pas une colonie comme les autres, mais le cœur même de son projet colonial et de son imaginaire impérial. C’est précisément pour cette raison que les relations entre l’Algérie et l’Europe restent encore aujourd’hui marquées par une méfiance historique, des enjeux de souveraineté et des attentes asymétriques. Ces continuités postcoloniales perdurent.

Le premier point de mon intervention est donc le suivant : a première phase de la politique euro-maghrébine ne relevait pas d’une véritable logique partenariale, mais constituait plutôt une prolongation, par d’autres moyens, de schémas d’ordre hérités du colonialisme. Formellement, les États maghrébins étaient indépendants ; dans la pratique, de nombreuses relations restaient structurées par des liens de dépendance – économiques, sécuritaires, culturels et migratoires.

Avec le processus de Barcelone en 1995, cette politique a été européanisée et multilatéralisée. Officiellement, le partenariat euro-méditerranéen devait promouvoir la paix, la sécurité et la prospérité dans la région. Il visait à approfondir les relations entre l’Europe et les pays du Sud de la Méditerranée, devenant par la suite le précurseur de l’Union pour la Méditerranée.

Mais c’est précisément là que commence la lecture critique. Barcelone n’était pas seulement l’expression d’une vision méditerranéenne, mais aussi un élément d’équilibre intra-européen. Il apparaît, dans de nombreuses analyses, comme un contrepoids « politique du Sud » aux transformations liées à l’élargissement vers l’Europe centrale et orientale. En d’autres termes, alors que l’Allemagne se tournait stratégiquement vers l’Est, le Sud devait être politiquement intégré. C’était le partage géographique des taches entre l’Allemagne et la France et le résultat d’un compromis entre Mitterrand et Kohl.

À cela s’ajoutait le contexte régional : les années 1990 ont été marquées par l’instabilité, la violence et la montée des mouvements islamistes, notamment en Algérie. C’est à cette période que la politique méditerranéenne s’est progressivement sécurisée. Le Sud a été de plus en plus perçu non comme un espace de développement commun, mais comme une zone à risques : migration, instabilité politique, islamisme et contrebande.

Ce constat conduit à un verdict clair : aucune des grandes promesses de Barcelone n’a été véritablement tenue. Il n’y a pas eu d’espace commun de prospérité, ni de cadre politique solide, ni de véritable partenariat d’égal à égal ni d’ailleurs la création de la zone de libre-échange tant promise. Le processus a perdu de sa dynamique au point de n’être perçu aujourd’hui de processus d’« échec ».

Au lieu d’en tirer les enseignements fondamentaux, les logiques déjà connues ont été reproduites dans de nouveaux cadres. En 2004, La politique européenne de voisinage, censée promouvoir stabilité et prospérité, illustre cette approche uniforme appliquée à des régions pourtant très différentes. Il en va de même pour l’Union pour la Méditerranée, fondée en 2008 à Paris. Présentée comme une relance, elle demeura finalement davantage une recomposition institutionnelle qu’une véritable réorientation stratégique.

Si l’on regroupe ces différentes phases, un constat s’impose : l’UE a longtemps considéré son voisinage méridional de manière fonctionnelle, comme une zone tampon plutôt que comme un espace stratégique à part entière. Les priorités sont restées constantes : stabilité, contrôle migratoire, lutte contre le terrorisme et sécurité énergétique.

Le cas de l’Algérie est particulièrement révélateur. L’Algérie est un partenaire majeur pour l’UE, notamment sur le plan énergétique. Cependant, la relation reste asymétrique : l’Europe importe principalement des hydrocarbures et exporte des produits industriels. Il ne s’agit pas d’un partenariat équilibré, mais d’une relation classique de dépendance.

Aujourd’hui, le contexte énergétique et géopolitique montre les limites de cette approche. L’Afrique du Nord n’est pas simplement un voisinage, mais un espace stratégique essentiel. L’Algérie, en particulier, doit être considérée comme un acteur clé dans les domaines du gaz, de l’électricité, des énergies renouvelables et de l’hydrogène ainsi que dans le domaine des industries vertes.

La question est donc la suivante : l’Europe continuera-t-elle à percevoir le Maghreb comme une zone périphérique, ou reconnaîtra-t-elle enfin son rôle stratégique ?

Enfin, il convient de souligner que la concurrence internationale s’intensifie. Des acteurs comme la Chine, la Turquie ou les pays du Golfe renforcent leur présence dans la région. L’UE risque ainsi de perdre de l’influence faute d’une stratégie cohérente.

Il est donc temps d’opérer un véritable changement de paradigme. La relation entre l’Europe et le Maghreb doit reposer sur des intérêts mutuels, une intégration économique réelle et une logique de co-développement. Le Maghreb ne doit plus être considéré comme une périphérie, mais comme un partenaire stratégique à part entière.

Rachid Ouissa, Professeur et Docteur en science politique Enseigne la politique du Proche et Moyen Orient au Centre d’Études du Moyen-Orient de l’Université Philipps de Marburg.

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